Publié par : J. Boissay | 27 décembre 2007

Interview de Jacques Higelin

Durant un stage en PHR, j’ai réalisé en juin 2007 une interview téléphonique de Jacques Higelin, un peu avant sa venue en concert à Deauville. Le spectacle ayant été annulé, l’interview n’a pu être publiée. La voici dans son intégralité…

“Je suis leur compagnon de route”

HigelinFidèle à son franc-parler, Jacques Higelin évoque son enfance, sa communion avec le public et son engagement politique

Avez-vous déjà joué à Deauville ? Quelles impressions avez-vous eu ?

Oui, mais ça fait un moment que je fais des concerts. Je ne peux pas me rappeler de tous. Ce sont les gens que j’aime. Souvent, je m’en rappelle en arrivant dans les lieux. Mais j’y ai tourné un téléfilm de Jacques Doillon à Deauville, qui s’appelle « Un homme à la mer ».

Je me souviens d’un concert au casino qui était très bien. Il y avait une dame de 83 ans qui se souvenait de moi. Elle m’avait vu a une fête de fin d’année quand j’avais 9 ans. C’était en 1947, à Chelles, en Seine-Saint-Denis. Je récitais les « Lettres de mon moulin », d’Alphonse Daudet et jouais un acte du Bourgeois gentilhomme. Elle s’appellait Mme Valentin. J’espère qu’elle vit encore. J’avais adoré ce concert , qui était très beau. J’ai joué pour le public et aussi pour elle. Elle avait dit à mon frère « quand je pense que je l’ai vu à ses débuts ». Je savais qu’elle était dans la salle.

Quand je suis retourné à Chelles, il y avait des gens qui répétaient un spectacle. Après eux, je suis monté sur le plateau et ait fondu en larmes. C’était ma première scène. La directrice disait que j’étais un peu paresseux, sauf pour les rédactions et les histoires J’inventais des histoires. Cette femme était extraordinaire et adorait le théâtre et la littérature. Elle m’avait convoqué dans son bureau, et on avait trois mois pour monter une séquence avec des petits.

Et là vous avez 67 ans et…

Pas encore. Je suis du 18 octobre, ne précipitez pas. J’avais déjà le goût d’écrire. Elle m’avait convoqué après une rédaction, où le français était très bien écrit dans une langue étonante. Elle avait dit cet enfant est doué pour l’écriture, le dessin et la scène. A mon avis, c’est mon destin et c’est ce que ça deviendra.

Elle était déjà âgé et doit être morte maintenant, mais c’est elle qui a été la première a me repérer. J’aurais bien aimé la revoir aussi.

Cette tournée est en cours et on parle déjà d’un nouvel album en 2008.

Ce sera mon deuxième. Pour Amor Doloroso, j’ai travaillé durant trois ans, avec certains concerts. J’ai fait un travail très approfondi et tout réécouté : les vieilles cassettes, les mélodies. J’ai tenu compte de mes propres erreurs, de certains albums qui ne sont pas réussis. Certains sont supers, mais d’autres…

J’ai dit que ce serait mon premier album… ou le dernier. S’il ne marche pas : j’arrête. Je me donne plus pour la scène que pour l’enregistrement. C’est une nouvelle aventure à chaque fois. J’ai fait beaucoup de chose avant la tournée « Higelin enchante Trenet ». Je suis arrivé à voir plus clair et faire une pause avec un poète chanteur interprète.

Trenet se devait d’être interprété. C’est une plongée dans la fraîcheur, la légèreté. J’ai découvert des écrits en le chantant. Des poètes tels que Cocteau, Brel ou Ferré savaient tous ce qu’ils lui devait.

J’ai vu ce qui était bien et ce qui n’était pas bien. J’ai écrit plus d’une soixantaine de nouvelles chansons, c’est une belle matière pour un deuxième album.

Et un troisième.

Peut-être plus ! C’est aussi selon les maisons de disques, qui ont des difficultés. Ca sera peut-être sur Internet, mais j’ai envie d’écrire. Et cet album a très bien fonctionné : il est déjà disque d’or et n’est pas loin du disque de platine. Et puis les concerts marchent bien !

Combien dans cette tournée ?

Je ne sais plus. De janvier 2007 à février 2008, environ 150. Voire plus! J’ai pas compté. Beaucoup en tout cas, et peut-être même à l’étranger.

D’où vient cette énergie sur scène ?

C’est un plaisir de jouer sur scène, avec les musiciens. Avant, j’en avais trois sur scène à Paris et deux en province, avec Dominique Mahut. Cette année, on est six. C’est plus rock, ça déménage. On va jouer toutes les chansons de l’album, et d’autres chansons, plus anciennes, dont j’ai toujours énormément de plaisir à jouer. La tournée se fait avec de nouveaux musiciens. Ce ne sont pas ceux de l’album qui ont d’autres obligations, sauf Dominique Mahut. Je me suis d’ailleurs remis à la guitare. C’est un concert plus rock, mais pas tout le long.

On vous a vu durant la campagne présidentielle, au concert de soutien de Ségolène Royal à Charléty. Vous êtes toujours autant engagé ?

Je ne fait pas parti d’un parti. Je n’aime pas la droite et l’extrême-droite, ni le centre rallié pour grossir les rangs de l’UMP. Mais je suis pour la vie, et pas contre la droite. Je lutte contre les gens assoiffés de pouvoir. Mais je chante pour tous le monde, y compris ceux qui n’ont pas la même opinion que moi. Et je respecte leurs opinions. Je suis contre les gens assoiffés de pouvoir. Après, il faut voir s’il (N. Sarkozy) prend des choses bien, mais c’est un pouvoir absolu et totalitaire. Un retour en arrière, un Napoléon Bonaparte. C’est tout sauf démocratique !

Tous les journaux leur appartiennent. Ce n’est pas démocratique. C’est comme le rédacteur en chef de Paris-Match, viré parce qu’il a diffusé des photos de Cécilia. Il y a une main mise sur la presse. Il y a une façon de donner des ordres qui est scandaleuse et dégueulasse.

Il y a aussi une telle manipulation et un démembrement dans les gens de gauches. Ce sont des gens désemparés par les combats entre eux. J’aime bien Ségolène Royal, son courage, mais pas toujours ce qu’elle dit, ni la jalousie autour d’elle.

Il est un peu tôt pour s’enthousiasmer de la victoire de Nicolas Sarkozy. S’il a la majorité, il n’aura personne en face et fera passer ce qu’il veut. Si j’avais pas la conviction qu’il faut résister aux formes d’oppression, je serais dégouté de la politique. Mais je n’ai peut-être pas le droit de parler de politique.

J’ai rencontré des gens tellement différents qui n’ont pas le même regard. J’ai été avec des salariés en grève, il y avait un mec en costard avec un air conquérant. Il était communiste, mais je ne lui ai pas serré la main.

Je n’ai qu’un seul parti, celui des gens les plus démunis. Je ne fréquente pas les politiques, sauf les maires et mairesses qui s’occupent des gens, qu’ils soient de droite, du centre ou de la gauche. Ceux qui ont de la bonne volonté et de la bonne foi.

Justement, que pensez vous de ce qui est arrivé aux Ogres de Barback, à Oyonnaux, où le maire leur a reproché de s’être engagé sur scène et a exigé des excuses ?

J’en ai entendu parler de cette femme qui s’en est mêlé. Si on plus le droit d’engager des artistes qui s’engagent, il n’y aura plus que de l’opérette ou la star ac’. Ceux là n’ont rien à dire. Plus personne n’aura rien à dire de Gainsbourg, Ferré ou Brel. Il n’y a plus de rébellion, ni de révolte, ça devient problématique. Le jugement est libre. Il faut prendre conscience du statut d’intermittent, Il n’y aura plus rien s’il est interdit d’exprimer son opinion. Ca devient tyrannique. Si ça continue, chacun devra avoir chez lui le portrait de Sarko. Ca sent mauvais. Reprocher aux artistes d’avoir une opinion différente revient à les écraser. Il faudra foutre Higelin, Lavilliers, Artur H. et tous ceux qui ne sont pas d’accord en prison.

Engagé?

Dans ce que je chante, je ne réfléchis pas si c’est engagé. Ce sont des chansons d’amour. Crocodail dit bien ce que je pense. Il ne faut pas compter sur moi pour m’engager. Le public est fidèle pour la force de liberté. J’ai un copain du DAL accusé de violence sur la police. J’habite dans le 93, je vois l’hypocrisie et la manière de retourner les faits.

A quoi est due la durée « élastique » des concerts, entre 2 et 4h?

Je ne calcule pas la durée. Je fais trois heures au mieux, après je suis fatigué. Dans un festival, le plus long que je puisse faire est 2h30. Après, il y a d’autres artistes. Dans une salle, ce n’est pas un marathon, mais je ne regarde pas l’heure. Je joue, je m’éclate, il y a les gens qui chantent et l”improvisation. On ne peut pas prévoir. Je rentre sur scène et commence à jouer, et je continue si j’ai la pêche. S’il y a 3 ou 4 concerts de suite, c’est plus fatiguant. Si c’est long, les gens n’ont pas l’air de s’en lasser. Je ne suis pas une machine, ni une pile Duracell ! Tant qu’il y a du bonheur et une fusion avec le public, on y va. Si une chanson est une chanson de trop, on se quitte. Au moment le plus important, il faut prendre une heure pour descendre par palier. Le contacte est très fort et les gens ne se rendent pas compte de la fatigue. Trois heures c’est bien.

Il n’est pas question de temps. Je suis un chanteur engagé. Engagé pour la vie quand l’amour est en danger. Je dirais même : « aime la vie ou quitte là ! » Le pouvoir personnel me dégoutte.

Une personne aimée a confiance. Donc il faut que les gens sentent le compagnon de route. Je suis leur compagnon de route. Je fait ce que je sais faire. Tous les gens devant moi savent mieux faire quelque chose que moi. Je suis leur compagnon de route. C’est un échange.


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